L’oeuf du coucou RSF dans le nid syndical

Publié le par Le Torchon Rouge

Maxime Vivas* pour Le Torchon Rouge

 

 

Dans son livre « Ces journalistes que l'on veut faire taire », (Albin Michel, mars 2001, page 85) Robert Ménard, patron de Reporters Sans Frontières (RSF), triomphe ainsi d'Amnesty International : « Reporters sans frontières a parfois plus d'écho dans les médias alors que nous sommes cent fois moins importants ».

Le constat vaut pour les syndicats de journalistes.

 

En effet, lorsqu’on parle de défense de la liberté d’information, la première organisation qui nous vient à l’esprit est RSF. Pourtant les syndicats de journalistes et notamment le snj-CGT, sont bien plus présents sur la défense des journalistes et sur la déontologie, mais nettement moins visibles dans les médias…

 

Tous les corps de métiers se dotent d’organisations représentatives pour défendre les droits, la réputation et l’intégrité physique de leurs affiliés.

Qui peut dire comment les journalistes sont organisés, comment s’appellent leurs syndicats et leur dirigeants, qui a entendu une déclaration d’une de leurs organisations quand un grand reporter est enlevé ou tué ou licencié, ou contraint par l’actionnaire principal de jeter son papier dans la corbeille ?

 

Un usurpateur s’est substitué à eux, un coucou a pondu un œuf dans leur nid, un intrus y est né, y a grossi démesurément

 

Le 21 octobre 2004, Robert Ménard était l’invité du Club de la presse de Lyon. Interrogé sur la prise de contrôle de la Socpresse par Marcel Dassault (ce qui met l’avionneur à la tête de quatre journaux de la région), Robert Ménard lâche une molle et lapidaire déclaration de principe contre les monopoles qui ne sont « jamais une bonne chose », comprend « que ça puisse inquiéter les Lyonnais »  et se dit persuadé que les rédactions « se battront pour leur indépendance ». Il y aura donc lieu de se battre ? Avec l’aide de RSF ? Non car, ayant ainsi épuisé son maigre stock d'indignation, Robert Ménard s'empresse de tempérer : « Mais je reste prudent, et je préfère attendre un peu avant de critiquer Dassault ». « D’abord parce que je trouve que les décisions de Dassault ne sont pas si mauvaises (...) J’attends de voir... ».(1)

Son attente sera courte. Le 14 décembre, une dépêche de l'AFP tombait pour l’instruire : « Après le rachat par le Groupe Dassault de la Socpresse (70 titres), 270 journalistes de ces journaux (sur 2748, soit un dixième) ont décidé de quitter leur emploi en faisant jouer la «  clause de cession. » Parmi eux, 44 travaillaient au Progrès de Lyon, 45 au Dauphiné Libéré, 17 au « pôle Bourgogne » (Le Bien Public et Le Journal de Saône-et-Loire). Cependant, Robert Ménard restera muet.

 

L’hebdomadaire Marianne (5/11 mars 2001) qualifia sarcastiquement de « formidable» et de « courageux» cette profession de foi de Robert Ménard : « Nous avons décidé de dénoncer les atteintes à la liberté de la presse en Bosnie et au Gabon et les ambiguïtés des médias algériens ou tunisiens…mais de ne pas nous occuper des dérives françaises. »(2)

 

Le 10 avril 2008, lors de l’émission « Arrêt sur Images » de Daniel Schneidermann sur France 2, Robert Ménard récidive: « Comme patron de RSF, je m'abstiendrai d'écrire ce que je pense des médias français ».

 

Robert Ménard n’est plus patron de RSF. Officiellement, il a démissionné. Son successeur a chaussé ses pantoufles après quelques ajustements nécessaires pour la diversion.

Aujourd’hui, sur embauche de la plus influente des épouses de l’émir du Qatar, Ménard travaille pour ce dernier avec un salaire tenu secret. Le Qatar est un mini-Etat gorgé de pétrole, régit par la loi islamique (la charia), où les femmes n’ont pas les mêmes droits que les hommes, où s’appliquent la peine de mort et la flagellation, où la pratique de la torture émeut Amnesty international et où, tenons-nous bien, la presse est assez libre à condition de ne rien dire ou écrire contre la famille régnante et son gouvernement.

Ménard prétend y défendre la liberté des médias arabe, avec impasse sur le territoire du monarque, liberticide et polygame, mais tellement généreux.

Alors que pendant ce temps, les syndicats de journalistes, continuent de lutter  -et ne cesseront jamais-, combattent pour une éthique, contre les dérives dites « people », pour défendre l’outil de travail, les droits acquis et le droit des citoyens à être informés.


Mais, chut… Les médias préfèrent encore le « bon client » RSF.

 

*Ecrivain.

(NDR : une partie des informations de cet article est puisée dans mon livre-enquête : « La face cachée de reporters sans frontières. De la CIA aux Faucons du Pentagone ». Ed Aden).


      (1) Club de la presse de Lyon, 21 octobre 2004
         (2) 0p. Cité, page 63


Nous contacter

Publicité

Publié dans Déontologie

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article